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Reconnaissance faciale, biométrie et surveillance de masse : le grand compromis que la démocratie doit trancher
JO de Paris, AI Act troué d’exceptions, Chine à 700M de caméras : la reconnaissance faciale et la biométrie posent une question fondamentale que les démocraties évitent. Le droit à l’anonymat dans l’espace public est-il en train de disparaître silencieusement ?
La Chine surveille ses 1,4 milliard d’habitants avec 700 millions de caméras. Ses systèmes de reconnaissance faciale identifient un individu dans une foule en quelques secondes. Le système de « crédit social », qui récompense les comportements jugés vertueux et punit les comportements déviants, semble sorti d’un roman de Philip K. Dick. Mais ce que les démocraties occidentales peinent à reconnaître, c’est que leur propre rapport à la surveillance biométrique est bien plus ambigu qu’elles ne l’admettent.
La reconnaissance faciale en France : le cas des JO de 2024
Les Jeux Olympiques de Paris 2024 ont constitué un tournant dans le débat français sur la reconnaissance faciale. Pour la première fois, la loi a autorisé l’utilisation de la « vidéo intelligente » dans les espaces publics — pas la reconnaissance faciale en temps réel d’individus identifiés, mais l’analyse automatique de comportements suspects dans les flux vidéo. La distinction est légale et technique, mais elle a ouvert une porte que beaucoup considèrent difficile à refermer.
Les partisans sécuritaires ont mis en avant l’efficacité démontrée lors des JO : identification d’objets suspects, détection de mouvements de foule anormaux, coordination des forces de sécurité améliorée. Les défenseurs des libertés civiles ont dénoncé le précédent créé et les risques de mission creep — le glissement progressif vers une surveillance plus intrusive au fil des années et des lois d’exception qui se pérennisent.
L’AI Act européen et les exceptions sécuritaires
L’AI Act européen classe la reconnaissance faciale en temps réel dans les espaces publics parmi les usages à « risque inacceptable » — et l’interdit en principe. Mais le texte prévoit des exceptions pour la sécurité nationale, la prévention d’attentats terroristes, et la recherche de victimes ou criminels présumés. Ces exceptions, qui peuvent sembler raisonnables prises individuellement, créent collectivement un régime où l’interdiction de principe est trouée d’exceptions pratiques.
Le lobbying des industriels de la sécurité — Thales, Idemia, et de nombreuses startups de surveillance — auprès des instances européennes est intense. La pression sécuritaire après chaque attentat ou incident majeur crée un contexte politique favorable à l’élargissement des exceptions. La société de surveillance à l’occidentale se construit lentement, brique par brique, dans un consensus mou entre des gouvernements qui veulent des outils et des populations qui ne lisent pas les textes de loi.
Le droit à l’anonymat : un droit fondamental menacé
Le droit de se déplacer anonymement dans l’espace public — sans être identifié, tracé ou analysé — est un droit fondamental que nous tenons pour acquis. C’est la condition de la liberté d’association, de la liberté de manifester, de la liberté de pratiquer sa religion, et plus généralement de la liberté d’être soi-même dans l’espace commun sans craindre d’être jugé ou de constituer un dossier.
Ce droit est en train d’être érodé silencieusement par la combinaison de la reconnaissance faciale, des données de géolocalisation et de l’analyse des réseaux sociaux. Pas nécessairement par malveillance — mais par l’accumulation de décisions techniques et réglementaires prises séparément, sans vision d’ensemble des droits fondamentaux en jeu. La question n’est pas de savoir si la technologie de surveillance est techniquement possible — elle l’est. C’est de décider collectivement si nous voulons vivre dans la société qu’elle rend possible.