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Cloud souverain : pourquoi la France et l’Europe se battent pour récupérer leurs données des GAFAM
93% des données cloud européennes chez AWS, Azure et Google. Cloud Act, risque géopolitique, GPU pour l’IA : pourquoi la France et l’Europe se battent pour construire un cloud souverain. OVH, Scaleway, Mistral face aux hyperscalers américains.
93% des données stockées dans le cloud en Europe le sont chez trois entreprises américaines : Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud Platform. Dans un monde de tensions géopolitiques croissantes, de surveillance de masse révélée par les affaires Snowden et FISA, et de dépendance technologique stratégique, cette concentration pose un problème de souveraineté que les gouvernements européens ne peuvent plus ignorer. Le cloud souverain est devenu un enjeu de sécurité nationale — et un marché de plusieurs milliards d’euros.
Pourquoi la dépendance au cloud américain est un problème
Le Cloud Act américain de 2018 permet aux autorités américaines d’accéder aux données stockées par des entreprises américaines, où que ces données soient physiquement hébergées dans le monde. Cela signifie que les données d’une entreprise française stockées sur un datacenter Azure en France restent théoriquement accessibles aux autorités américaines. Pour les données sensibles — défense, santé, justice, énergie — cette situation est inacceptable.
Au-delà de la souveraineté juridique, il y a la souveraineté technologique. Si les trois hyperscalers américains décidaient de modifier leurs conditions tarifaires, de restreindre l’accès à certaines fonctionnalités, ou si un conflit géopolitique conduisait à des sanctions, les entreprises européennes se retrouveraient dans une situation de dépendance sans alternative immédiate. Le précédent de l’énergie russe devrait servir de leçon.
Les acteurs du cloud souverain européen
OVHcloud, le champion français du cloud, est le seul acteur européen de taille significative dans l’infrastructure cloud. Avec ses propres datacenters en France, au Canada et dans plusieurs pays européens, l’entreprise propose une alternative concrète aux hyperscalers américains pour les données sensibles. Sa certification SecNumCloud, délivrée par l’ANSSI, garantit un niveau de sécurité et de souveraineté que les fournisseurs américains ne peuvent pas offrir.
S3NS (Thales et Google) et Bleu (Orange et Capgemini avec Microsoft) proposent des approches hybrides : la technologie des hyperscalers américains, mais opérée par des entités de droit français dans des datacenters français, avec des clés de chiffrement contrôlées par l’entité française. Ces montages juridiques complexes tentent de combiner la puissance technologique américaine avec la souveraineté européenne. Mais les puristes de la souveraineté pointent que la dépendance technologique reste entière — si la technologie sous-jacente est américaine, le risque de backdoor ou de pression géopolitique ne disparaît pas.
Le vrai enjeu : le cloud IA souverain
Avec l’explosion de l’IA, le calcul cloud est devenu encore plus stratégique. Entraîner et déployer des modèles d’IA nécessite des GPU NVIDIA en quantité massive, qui se trouvent majoritairement dans les datacenters des hyperscalers américains. Scaleway, Clever Cloud et OVHcloud investissent dans des capacités GPU européennes. Mistral AI, le champion français de l’IA, a noué des partenariats avec des fournisseurs de cloud européens pour garantir que ses modèles puissent être entraînés et déployés sur des infrastructures souveraines.
La souveraineté numérique n’est pas un caprice nationaliste — c’est une nécessité stratégique pour des démocraties qui veulent conserver le contrôle de leurs données les plus sensibles. Le chemin est long, coûteux, et la tentation du « pragmatisme » qui consiste à rester chez AWS parce que c’est plus simple est réelle. Mais l’histoire récente a montré que les dépendances stratégiques non diversifiées finissent toujours par se retourner contre ceux qui les ont laissées s’installer.